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Brève présentation de quelques uns des enjeux au coeur de l’ouvrage Black Mirror ou la danse des images sur les ruines de la conscience, écrit par Jean-Louis Poitevin
Si l’on ne veut pas se méprendre sur les enjeux que le monde de Black Mirror propose, il importe de prendre acte, comme on le ferait d’un axiome, du fait que ce que nous montrent les « fictions » présentées dans cette « série », n’est autre que la version la plus «actuelle » du monde dans lequel déjà nous vivons.
La différence entre réalité et fiction - comment l’ignorer ?- ne provoque plus aucune ivresse mais laisse un goût amer dont notre conscience semble ignorer la provenance. Ce qu’il nous fait tenter de comprendre c’est que le monde, ici, est montré tel qu’il est vécu par des êtres pour lesquels la conscience comme instance n’existe tout simplement plus. Mais nous ne parvenons pas à prendre acte du fait que « nous sommes ces êtres »
La « vision du monde » mise en œuvre dans Black Mirror prend acte simplement du fait qu’a été accompli un renversement ou un retournement tant de la connaissance que du cadre de l’existence ou, autrement dit, du recouvrement d’une plaque tectonique, celle sur laquelle régnaient des hommes ayant foi en la conscience pour les guider et leur permettre de s’orienter dans le monde, par une nouvelle, dans laquelle les lois sont absolument différentes. Pour le dire d’un mot, ce sont les appareils qui ont en quelque sorte pris le pouvoir sur les individus et donc sur leur subjectivité et leur conscience, ces deux marqueurs à travers lesquels les « hommes » se reconnaissaient être des hommes depuis un peu plus de trois millénaires. La pensée de Vilém Flusser est, ici, d’une aide essentielle.
La compréhension de « l’absorption sans reste » du monde connu de nous par le monde gouverné par les appareils et les humains qui leur ont fait allégeance, cette compréhension ne peut se faire que par un triple mouvement qui doit se déployer de manière la plus concomitante possible, ce qui signifie qu’elle intègre la dimension généalogique et historique sans pourtant en faire la seule mesure du pensable, qu’elle repère et prend en compte la précédente grande mutation psychique, celle de l’effondrement de la pensée bicamérale sur les ruines de laquelle s’est développée la conscience, et qu’elle appréhende ce qui a lieu du seul point de vue permettant à la fois de le décrire et de le comprendre, celui de la « nouvelle psyché » qui s’invente au coeur de ce monde « nouveau », nouvelle psyché qu’il s’agit ainsi de tenter de décrire.
Pour y parvenir il faut partir de l'hallucination, phénomène psychique qui seul relie des livres dits sacrés comme la Bible et les Évangiles, notre conscience d'hommes censés être civilisés, habités par les hallucinations mais en quelque sorte à leur insu, la conscience se croyant immunisée contre le retour de ces fantômes soi-disant irrationnels, et notre état psychique actuel hanté par des mondes parallèles et ayant laissé à des voix venant de toutes les directions de l’espace émises par des appareils sophistiqués, le contrôle sur les pensées qui l’animent.
Philip K. Dick ou J.G. Ballard ont déjà largement montré combien les développements de la société industrielle et post-industrielle ont engendré des possibilités quasiment infinies de modification des états de conscience considérés comme normaux, états qui ont déjà pris pied dans notre réalité quotidienne le plus souvent sans que nous percevions leur relation avec l'hallucination et avec les appareils.
Bill Viola, lui, nous a invité à le faire, dans certaines de ces œuvres mais aussi dans ce texte.
« Les anciens grecs entendaient des voix. Les épopées homériques sont pleines d’exemples de gens guidés dans leurs pensées et actions par des voix intérieures auxquelles ils répondent automatiquement. [...] De nos jours, nous sommes méfiants envers les personnes qui présentent ce type de comportement ; nous oublions que le terme entendre se réfère à une sorte d’obédience (les racines latines du mot sont ob et audire, c’est-à-dire entendre quelqu’un à qui l’on fait face). L’autonomie de l’esprit est un concept si profondément enraciné en nous que nous répartissons ceux qui entendent des voix en diverses catégories : a) ceux qui sont légèrement amusants, b) ceux qui sont des poètes, c) ceux qu’il faudrait enfermer dans un institut psychiatrique. Une quatrième catégorie pourrait être ceux qui regardent la télévision. [...] S’il y a un espace réel ou virtuel de la pensée, alors il doit y avoir aussi du son à l’intérieur, car tout son cherche à s’exprimer comme vibration dans un milieu spatial. » (Bill Viola, Le son d’une ligne de balayage, Chimère 11, printemps 1991)
Ce que nous propose de faire Black Mirror, c’est de prendre cela au sérieux, d’ admettre que nous vivons dans une sorte d'état halluciné permanent, comme le ferait un drogué ou un alcoolique ivre du soir au matin et du matin au soir et que nos existences se déploient dans un état différent de celui qu'on leur prête officiellement et dans lequel elles croient être conscientes, libres et maîtresses de leur destin.
C’est à prendre en charge ces questions que cet ouvrage s’attache en s’appuyant sur ce qui doit être considéré comme une corpus majeur de notre époque à la fois fictionnel et philosophique.
L’ensemble des films de la série anglaise connue sous le nom de Black Mirror n’est d’ailleurs pas clos puisque six nouveaux épisodes doivent être rendus public d’ici quelques jours, ce qui ouvrira la porte à l’écriture d’un nouveau chapitre et d’une conclusion actuellement absente de l’ouvrage ici présenté.
Code ISBN : 9782494959378
Editeur : Les éditions du chien qui passe
Année : 2025
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